Il ne m’était jamais arrivé de rester ainsi scotchée durant des heures devant les chaînes d’information, sur les réseaux sociaux, radio allumée, lisant, écoutant, regardant, comparant les analyses, les réactions, les commentaires, les discours de tous bords. L’émotion a parlé en premier face à cette attaque d’une brutalité inouïe dans les locaux de Charlie Hebdo, à Paris, mercredi 7 janvier 2015 à 11h30. J’ai eu mal pour les victimes et leurs proches, j’ai eu mal aux droits fondamentaux de notre République, bafoués d’un tir de mitraillette qui a, sans aucune pitié, tué douze personnes et tenté d’abattre un “symbole” de la liberté.

Mais au fronton de nos mairies, ce mot Liberté n’est jamais loin du mot Fraternité. Au moment où l’une semble en danger, l’autre déploie toute la puissance d’un peuple soudé dans sa détermination à défendre ses valeurs.

Je me suis réjouie de voir, en réponse à la barbarie, cette solidarité spontanée, généreuse, ces rassemblements unitaires dignes et courageux, ces compagnons d’humanité se lever, même par delà nos frontières, comme un seul homme, brandissant des stylos face aux mitraillettes. Charlie Hebdo, journal anarchiste, est devenu un symbole de la République et des libertés en quelques heures. Puis il y a eu un assassinat de plus. Puis deux.

Et ce fut la traque, l’attente, vendredi, aux portes d’une imprimerie et d’un marché casher sur lesquelles toutes le caméras du monde étaient braquées. Pendant ce temps, les analyses politiques, sociologiques, médiatiques allaient bon train. Il est difficile de prendre du recul, de se faire sa propre opinion quand les émotions sont à ce point malmenées. A 17 heures, des coups de feu ont encore retenti : ç’en était fini des trois terroristes, mais quatre otages avaient également perdu la vie. Bilan, vingt morts.

Toujours scotchée à mon écran, j’ai moi aussi arboré le fameux “Je suis Charlie”. J’ai vu des “Je suis Charlie”, “Nous sommes Charlie”, mais aussi “Je suis policier, laïc, juif, musulman, chrétien, athée, Je suis Humain, Je suis debout”. Et puis des “Je ne suis pas Charlie” pour contrebalancer le mouvement. J’ai entendu parler de récupération politique, de manipulation médiatique, d’amalgame, de boycott de la grande marche de ce dimanche à Paris... Toujours aussi difficile de trier la masse d’informations, d’images, de commentaires et d’analyses défilant sous mes yeux.

Mais au milieu de tous ces “Je suis” ou “je ne suis pas”, je constate que le verbe être, ces derniers jours, a supplanté le verbe avoir si prégnant dans notre société de consommation. En période de soldes, alors que toute la communication environnante nous pousse à “avoir” encore et toujours plus de gadgets à la mode, voici que l’identité de chacun ne se définit plus par ce qu’il possède mais par ce qu’il est. Chouette alors !

"Je suis blonde, je suis châtillonnaise, je suis fatiguée des cris de haine". La France, pays des libertés, est ce dimanche également celui de la fraternité (bon, pour l'égalité, il faudra repasser...). Je serai heureuse si cet élan dure un peu plus d’une journée. Je serai... Tiens, me voilà en train de conjuguer le verbe être au futur.

Dites, maintenant que chacun semble avoir retrouvé un stylo pour s'exprimer et s'indigner, si on retournait à l’école écrire notre avenir comme il faut ? Car la lutte contre le terrorisme, l’obscurantisme, le radicalisme, les fanatismes de tous bords et même les amalgames, selon moi, commence sur les bancs de l'école par la culture et l'éducation. Sinon, les Charlie d'aujourd'hui engendreront des charlots à tête vide, et une tête vide est toujours plus facile à manipuler, à farcir d'inepties. On a vu où ça peut mener...